Au plus fort de leur activité, les roues à eau de la ville étaient plus de 60 — mais l'industrie qu'elles alimentaient a disparu presque du jour au lendemain à cause d'un ennemi invisible, en 1884.
M.Minderhoud / CC BY-SA 3.0, via Wikimedia CommonsL'Isle-sur-la-Sorgue
“Quinze roues couvertes de mousse, 300 antiquaires, une rivière à 13°C toute l'année.”
L'Isle-sur-la-Sorgue, comme personne ne le raconte.
Pas les cartes postales. Les histoires que même les habitants ignorent — soufflées à l'oreille, là où elles se sont passées.
Le troisième marché d'antiquités d'Europe est né un après-midi d'août 1966 — et l'homme à l'origine n'était pas du tout antiquaire.
La façade de l'église paraît assez sobre. À l'intérieur, 222 anges font quelque chose qui n'a rien à voir avec la prière.
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L'histoire de L'Isle-sur-la-Sorgue
L'Isle-sur-la-Sorgue s'étend sur un ensemble d'îles formées là où la Sorgue se divise en bras, à l'est d'Avignon. Le nom dit tout clairement : une île sur la Sorgue. Ce qu'il ne dit pas, c'est que l'eau qui encercle la vieille ville coule à 13°C en permanence toute l'année, qu'elle jaillit de l'une des sources souterraines les plus puissantes d'Europe, et qu'elle a jadis actionné plus de 60 roues à eau couvertes de mousse, alimentant des filatures de soie, des papeteries et des ateliers de laine. Ces roues tournent encore aujourd'hui — silencieusement, pour personne en particulier — tandis que les rues et entrepôts qui les entourent se sont remplis d'environ 300 antiquaires permanents, faisant de ce lieu l'un des marchés d'antiquités et d'arts décoratifs les plus denses d'Europe. Le marché du dimanche, déployé dans tout le centre-ville, attire avec la même impartialité collectionneurs, promeneurs et cuisiniers.
Histoire
Le nom « Insula » apparaît dans les écrits dès le XIe siècle, mais des fouilles menées dans le quartier des Bagnoles entre 2012 et 2015 ont mis au jour un habitat néolithique datant d'environ 4000 av. J.-C. Au milieu du XIIIe siècle, L'Isle était la deuxième ville du marquisat de Provence après Avignon. La Sorgue servait à la fois de source de nourriture et d'énergie : les droits de pêche sur l'ensemble de la rivière, depuis sa source jusqu'au Rhône, furent accordés par privilège royal en 1237, et jusqu'à 100 familles vivaient encore du fleuve au XIXe siècle, remontant jusqu'à 15 000 écrevisses par jour.
Dès le XIIIe siècle, les moulins à laine puis à soie se multiplièrent le long des bras de la Sorgue, actionnés par des roues à eau. Dans les années 1840, une manufacture locale inventa le « Tapis de l'Isle » — des tapis si renommés qu'ils prirent le nom de « Tapis d'Avignon » après une fusion d'usines en 1927. Au sommet de sa capacité industrielle au XIXe siècle, 62 roues fonctionnaient en ville.
Pendant trois siècles, du milieu du XVe siècle à la Révolution, L'Isle fut l'une des quatre seules villes du Comtat Venaissin — enclave papale entourée par la France — où les Juifs avaient le droit de résider. Leur ghetto fermé à clé, la carrière, couvrait environ 6 000 m² autour de ce qui est aujourd'hui la Place de la Juiverie. Après que la Révolution eut apporté l'émancipation en 1791, la communauté se dispersa et la synagogue fut démolie en 1856.
Le 23 juillet 1793, lors de la révolte fédéraliste contre la Convention, les troupes républicaines du général Doppet prirent et saccagèrent la ville, y mettant le feu en grande partie et endommageant la synagogue. Onze habitants furent ensuite guillotinés.
La transformation en capitale des antiquités commença le 15 août 1966, quand deux habitants, Albert Gassier et René Légier, organisèrent une foire d'un après-midi avec 14 exposants. Une émission de radio la veille attira une foule inattendue. La suite se joua progressivement sur des décennies : aujourd'hui, L'Isle se classe troisième en Europe pour le commerce des antiquités, derrière seulement les puces de Saint-Ouen à Paris et Portobello Road à Londres.
À voir et à faire
Les roues à eau — Quinze subsistent dans le réseau de canaux, la plupart visibles depuis le boulevard de ceinture autour de la vieille ville. La plus grande concentration longe le canal de l'Arquet. Un circuit pédestre de 90 minutes les recense toutes ; le bureau de tourisme en distribue le plan gratuitement.
La Collégiale Notre-Dame-des-Anges — L'extérieur est sobre. À l'intérieur : retables dorés, toiles de Parrocel et Mignard, et un retable principal de 15 mètres habité par 222 anges sculptés escortant la Vierge. L'orgue de 1648 signé Charles Royer occupe une chapelle latérale. Consacrée en 1672, classée monument historique.
La Maison René Char (Hôtel de Campredon) — Un hôtel particulier du XVIIIe siècle reconverti en centre culturel et musée permanent dédié au poète né ici en 1907. Huit salles sur 400 m² conservent manuscrits, premières éditions, sa bibliothèque et des œuvres de sa collection personnelle, notamment des pièces de Picasso, Braque et Giacometti.
Le marché du dimanche — Il s'étend dans tout le centre-ville chaque dimanche, tôt le matin jusqu'à 13 h environ. Double marché : le marché provençal alimentaire hebdomadaire (légumes, olives, produits à la lavande, faïence de Moustiers) et les étals de brocante et d'antiquités permanents, ouverts toute l'année. Le jeudi se tient également un marché matinal plus modeste.
Le Partage des Eaux — À 1,5 km en amont du centre, là où la Sorgue se divise en ses bras principaux. Terrain de pique-nique au bord d'une eau étonnamment claire et froide. À combiner avec le circuit des moulins.
La pharmacie de l'hôpital (Hôtel-Dieu) — L'hôpital du XVIIIe siècle, conçu par l'architecte Jean-Baptiste Franque et inauguré en 1755, conserve une pharmacie intacte avec son mobilier d'origine et une collection de pots à médicaments en faïence bleue de Moustiers. Classé monument historique depuis 1969.
La Chapelle des Pénitents Bleus — Construite de 1766 à 1769, en attente de restauration. Ses plafonds en plâtre polychrome et ses chérubins en haut relief sont visibles de la rue et lors d'ouvertures culturelles occasionnelles.
La Foire Internationale Antiquités et Brocante — Deux éditions majeures par an : le week-end de Pâques et le 15 août. Plus de 450 exposants, quatre zones thématiques, plus de 100 000 visiteurs.
Le Marché Flottant — Premier dimanche d'août uniquement, de 9 h à 12 h 30. Des vendeurs sur des nego chins à fond plat proposent leurs produits depuis la rivière. Se termine par le chant collectif de la Coupo Santo.
Quand visiter
Printemps (avril–juin) : Le week-end de Pâques accueille la Foire Internationale Antiquités et Brocante — le plus grand rassemblement de l'année, avec plus de 450 exposants. Températures douces (15–22°C), fréquentation sérieuse mais gérable, roues à pleine puissance après les pluies hivernales. Le dimanche de Pâques est très fréquenté ; le jeudi et le vendredi précédents sont plus calmes pour fureter chez les antiquaires.
Été (juillet–août) : Haute saison. Le premier dimanche d'août, c'est le Marché Flottant ; le 15 août, la seconde grande foire d'antiquités. Le troisième dimanche de juillet, c'est la fête traditionnelle de la pêche. Les températures peuvent dépasser 35°C ; l'eau constante à 13°C de la Sorgue apporte une fraîcheur bienvenue le long des canaux. Les jours de marché du dimanche, arriver avant 8 h — les parkings se remplissent vite.
Automne (septembre–octobre) : La fréquentation chute nettement après la mi-août. Le marché du dimanche se poursuit, les antiquaires restent ouverts, et la lumière sur la Sorgue à cette saison est exceptionnelle. Meilleure période pour une visite sans pression.
Hiver (novembre–mars) : Plus calme mais pas fermé. Les galeries d'antiquaires permanentes ouvrent les jeudis et dimanches. Les roues tournent bien, et le caractère de ville-canal se perçoit mieux sans la foule. La Collégiale et la Maison René Char restent ouvertes en hiver.
Informations pratiques
Y accéder : Train direct depuis Avignon-Centre (TER, SNCF) — environ 25 à 36 minutes, une douzaine d'aller-retours par jour. La gare est à 10 minutes à pied du centre-ville. En voiture : 23 km à l'est d'Avignon par la D900 ; longer le boulevard de ceinture pour trouver un stationnement en périphérie.
Stationnement : Parkings payants et gratuits autour du boulevard de ceinture. Les jours de marché du dimanche et lors des deux grandes foires, arriver avant 8 h ou prendre le train. Le centre-ville lui-même est en grande partie piétonnier.
Jours de marché : Dimanche (grand marché, 6 h–14 h ; galeries d'antiquaires ouvertes toute la journée) et jeudi (marché plus modeste, 8 h–12 h).
Galeries d'antiquaires : La plupart ouvrent du jeudi au dimanche, certaines tous les jours. Plus de 300 marchands sont établis en permanence ; des galeries indépendantes occupent également d'anciens entrepôts reconvertis en « villages d'antiquaires » sur les avenues principales.
Maison René Char : Ouverte toute l'année ; vérifier les horaires actuels auprès de l'office de tourisme ou sur le site officiel de la ville.
Pharmacie de l'Hôtel-Dieu : Visites sur rendez-vous ou visite guidée ; contacter l'office de tourisme.
Langue : Ville francophone ; quelques antiquaires s'expriment en anglais pour leur clientèle internationale. La terminologie provençale des fêtes et des lieux reste très présente localement.
Budget : Aucun droit d'entrée pour parcourir la ville, voir les roues ou entrer dans la Collégiale. La Maison René Char et l'Hôtel-Dieu pratiquent des tarifs modestes. Le marché aux antiquités est libre d'accès.
- Comment se rendre d'Avignon à L'Isle-sur-la-Sorgue ?
- Le TER depuis la gare d'Avignon-Centre prend 25 à 36 minutes et coûte environ 7 à 10 €. Il y a une douzaine d'allers-retours par jour. La gare de L'Isle est à 10 minutes à pied du vieux centre. Les jours de marché du dimanche, le train est vivement recommandé — les parkings sont pleins avant 8 h.
- Le marché du dimanche est-il uniquement consacré aux antiquités ou y a-t-il aussi des produits alimentaires ?
- Les deux se tiennent en même temps. Le marché du dimanche se compose d'un marché provençal alimentaire (légumes, fruits, pain, fromage, fleurs, artisanat local, faïence de Moustiers) et des étals d'antiquités et de brocante permanents des 300 marchands présents toute l'année. Les marchands alimentaires plient bagage après 13 h ; les galeries d'antiquaires restent ouvertes plus longtemps.
- Quelle est la meilleure période pour éviter la foule ?
- L'automne (septembre et octobre) offre une expérience complète avec le moins de monde. Toutes les galeries d'antiquaires restent ouvertes, le marché du dimanche se tient normalement, et la lumière de la Sorgue en automne est particulièrement belle. Pour la Foire Internationale, les dates sont le week-end de Pâques et le 15 août — plus de 100 000 visiteurs à chaque édition, arriver très tôt ou en train.
- Peut-on visiter la Maison René Char sans connaître sa poésie ?
- Oui. Les huit salles couvrent sa biographie (né ici en 1907, poète surréaliste devenu commandant de la Résistance), ses amitiés avec Picasso, Braque, Giacometti, Camus et Heidegger, et exposent ses manuscrits et sa bibliothèque personnelle. Le bâtiment lui-même — l'Hôtel de Campredon de 1746 — est l'un des plus beaux intérieurs de la ville. Aucune connaissance préalable requise.
- Qu'est-ce que le Marché Flottant, et faut-il réserver ?
- Le Marché Flottant se tient une fois par an, le premier dimanche d'août, de 9 h à 12 h 30. Des vendeurs proposent des produits frais depuis des nego chins — des barques à fond plat traditionnelles — sur un bras de la Sorgue face au jardin public. Aucune réservation nécessaire, l'accès est gratuit depuis les berges. Arriver avant 9 h pour trouver une bonne place ; la foule grossit rapidement.
- Les roues à eau fonctionnent-elles encore, et où les voir en nombre ?
- Quinze des 62 roues d'origine subsistent et continuent de tourner au fil de la Sorgue, même si elles ne produisent plus rien. La plus grande concentration visible longe le canal de l'Arquet, facilement accessible à pied depuis le centre-ville. L'office de tourisme distribue gratuitement un plan de visite pédestre identifiant 15 roues dans le centre ; la boucle complète dure environ 90 minutes.